I LE CADRE GEOGRAPHlQUE
l. Voie d'accès à la commune
La commune de Marchastel fait partie du canton de Nasbinals, division administrative du département de la Lozère. En plein centre du plateau de l'Aubrac, ce canton s'avance en pointe entre les départements de l'Aveyron et du Cantal. La commune est constituée du bourg de Marchastel, du hameau de Rieutort et de quelques fermes isolées. Elle compte une population de 75 individus. Le bourg est construit en retrait de la route nationale qui mène de Marvejols à Nasbinals ; il abrite la mairie et l'église. Un léger crochet à droite, en empruntant un chemin vicinal (goudronné), conduit au hameau de Rieutort situé sur l'ancienne voie romaine et distant d'un kilomètre du premier village. Les fermes isolées sont disséminées sur les 3 435 hectares de la commune. Une distance de cinquante kilomètres sépare le bourg de Marchastel de la préfecture de Mende. En réalité, le véritable éloignement de la commune se mesure en terme d'altitude. De Marjevols, situé à mi-chemin sur ce parcours, à Marchastel, la route doit franchir une dénivellation de 600 mètres. Cet écart suffit à modifier considérablement le climat et la végétation.
Sur les pentes des Monts d'Aubrac, les taillis aux essences variées,
hêtre, frêne, alisier et sorbier sont nombreux, mais n'atteignent
pas les limites sud de la commune de Marchastel. A quelques dix kilo-
mètres du côté Est, une forêt de pins sylvestres
constitue la plus proche occupation de cette essence. Le territoire de Marchastel
même n'est qu'une vaste étendue de pâturages verts où
croît la haute gentiane, caractéristique de la flore de cette
altitude. La déforestation remonte à des temps très
anciens. L'élévation moyenne de la commune dépasse les
1200 m . Les points les plus élevés sont la montagne de Bord
bas et la Montredorte, atteignant respectivement 1310 et 1291 m.
La rivière Bès prend sa source à l'extrémité
sud de la commune. De là, elle traverse et coupe en deux moitiés
le territoire de Marchastel pour longer ensuite les frontières du
Nord-Ouest. Ses eaux iront augmenter le débit de la Truyère
plus au nord. Aux sources du Bès, les lacs de Saint-Andéol
et de Bord recouvrent une superficie de vingt hectares au milieu des montagnes
de Bord, de Cap Combattut et de Saint-Andéol.
Les dépôts glaciaires recouvrent tout le territoire de la commune.
Au Sud-Ouest du Bès, les sols basaltiques prédominent. Le bourg
de Marchastel est aussi adossé à un pic basaltique. Ailleurs,
les sols granitiques plus acides l'emportent. Les moraines partout jonchent
le sol et posent un obstacle de taille à l'éleveur. Il faut
également signaler quelques terrains marécageux au Nord-Ouest
de Marchastel où les spaignes en décomposition ont formé
une tourbière.
A Marchastel, les conditions climatiques de la montagne sont extrêmement
rigoureuses. L'hiver est long et pénible. La période d'enneigement
dure plus de 4 mois. Lorsque les vents se mettent à souffler, c'est
la tourmente. On craint surtout les vents du Nord plus froids que ceux du
sud. Pour cette raison, les maisons sont toutes faites sur le même
modèle : les portes donnent sur le sud et le mur adossé au
Nord n'offre aucune ouverture. L'été est de loin la saison
la plus courte. Le calendrier de l'estivage, qui va du 25 mai au 13 octobre,
marque le début et la fin de la belle saison. Le temps est
généralement beau et l'ensoleillement intense.
Les pluies, assez fréquentes, sont toutefois très froides et
suffisent à ramener le climat de l'hiver. On prévoit les
gelées dès le mois de septembre. Le cycle des saisons imprime
un même rythme aux activités des communautés villageoises.
A l'animation estivale de la fenaison et des foires succède un
ralentissement général des activités socio-économiques
durant les mois d'hiver.
I I ELEMENTS D'HISTOIRE SOCIO-ECONOMIQUE
l. De l'antiquité à l'Ancien Régime
Il convient d'évoquer en premier lieu quelques aspects de l'histoire
ancienne de Marchastel. On repère dans le réseau routier de
la commune de courts tronçons de l'ancienne voie romaine qui menait
de Toulouse à Lyon. Cette route militaire construite par Agrippa
traversait le pays des Gabales, premiers habitants du Gévaudan ancien
ou de la Lozère actuelle. La route vicinale qui va du pont de Marchastel,
sur le Bès, à Rieutort, puis à Malbouzon suit le tracé
de cette vieille voie de communication. On reconnaît encore certains
endroits les dalles qui la recouvraient.
La voie romaine passait également près du lac Saint-Andéol
qui, dès cette époque, c'est-à-dire au II et au III
siècles, était l'objet d'un culte. Les gens s'y rendaient en
grand nombre, à la fête de l'Epine, le second dimanche de juillet.
Grégoire de Tours raconte qu'on y jetait des pièces d'étoffe,
des toisons de laine, des fromages, des gâteaux de cire. On apportait
de quoi boire et manger. Pour tenter de christianiser ces jeunes païennes,
on y édifia une église. Le culte persista sous une forme
syncrétique jusqu'en 1867 où des combats violents
nécessitèrent l'intervention des forces de l'ordre. Depuis
ce temps, la fête de l'Epine a perdu, semble-t-il, son caractère
religieux, mais a toujours lieu au relais des lacs, un petit café
situé à quelques centaines de mètres du lac
Saint-Andéol. En 1964, une foule assez considérable se pressait
autour des manèges et dansait au son de la cabrette. Le second dimanche
de juillet est aussi le fête votive de la paroisse de Marchastel.
Le Dr Morel, président de la société des Lettres de
la Lozère, nous confiait que des fouilles ont été
effectuées par M. Gilbert de Chambrun sur l'emplacement du vieux temple.
On y a découvert de vieilles pièces de monnaie, des statuettes
d'animaux et des tessons de poterie aux styles variés.
Il existe également des vestiges d'anciens villages "gallo-romains"
dans la commune de Marchastel. On croit que l'un d'eux se trouvait à
proximité du lac Saint-Andéol. Les vestiges ne sont pas visibles.
Selon le Dr Morel, Saint-Andéol était autrefois paroisse, Deltour
évoque aussi des titres du XIII siècle faisant mention d'une
paroisse appelée la Vaisse, située au même endroit. A
un kilomètre de là, non loin du lac de Bord, sur la montagne
du même nom, on peut voir les décombres de plus de vingt maisons.
Cet endroit est connu par les paysans sous le nom de "village de Bord". M.
le curé de Marchastel cite encore les endroits suivants comme des
sites probables de villages anciens : Coste Rouge, sur le chemin de Rieutord
en direction de Malbouzon ; le Roc du Coucut, de l'autre côté
de Marchastel, du côté opposé au village actuel ; on
distingue encore le plan des maisons et du village ; la Vaisse Haute, sur
la montagne aux frontières de Marchastel, dont celui de Montorzier,
le plus important, avec ses 33 maisons.
Selon la tradition populaire nombre de ces villages auraient été
évacués et brûlés à l'occasion des grandes
pestes qui ont ravagé la région, les dernières en 1721
et 1733. Selon Deltour leur destruction remonte aux invasions des Barbares
ou des guerres des fils de Louis le Débonnaire au IX siècle.
Quoi qu'il en soit de l'âge et des causes de l'abandon de ces villages,
ils témoignent d'une longue et dense occupation humaine à
Marchastel.
2. Marchastel dans lAncien Régime
Le compoix de Marchastel, datant de 1685 et annoté en 1711, est
conservé aux Archives Départementales de la Lozère à
Mende. Ce document historique renferme de précieuses informations
concernant les communautés villageoises de Rieutort et de Marchastel.
Le compoix trace les limites des " terroirs " du territoire
de Marchastel et de Rieutort, et il donne la liste nominative des
propriétaires de chacun de ces villages. Ces données nous ont
permis de reconstituer de façon approximative, mais que nous estimons
assez proche de la réalité, la carte historique de la commune
indiquant le partage des propriétés domaniales, seigneuriales
et villageoises tant collectives que privées.
Le territoire actuel de la commune appartenait alors en majeure
partie à la dômerie dAubrac et à la baronnie de
Peyre. La rivière Bès servait de ligne de démarcation
entre les propriétés des premiers et des seconds. Tout ce qui
se trouvait à louest du Bès appartenait au dom dAubrac
et à lest au seigneur de Peyre. Il faut ajouter que lOrdre
de Vialte possédait aussi une montagne dans Marchastel, la montagne
de Saint-Andéol. Des pierres gravées de la Croix de Malte
marquaient les bornes de leur propriété. Certaines subsistent
encore selon le propriétaire actuel de la montagne.
Les communautés villageoises de Marchastel et de Rieutort
étaient sous la tutelle du Seigneur de Marchastel, le cadet de la
famille de Peyre. La maison de Peyre était au Moyen Age une des plus
puissantes du Haut-Languedoc. Elle possédait des droits de
suzeraineté sur plus de quarante paroisses dans le Gévaudan
seulement, en plus de nombreux fiefs ecclésiastiques. Ses possessions
sétendaient jusque dans lAuvergne et le Rouergue. Le
château de Marchastel, partie de la baronnie de Peyre, était
lapanage des cadets de Peyre. Ils portaient tous le prénom
dAldeberg et entraient la plupart dans les ordres. Le château
de Marchastel avait à son tour des dépendances : le dom
dAubrac qui rendait hommage à son seigneur ; les châteaux
de Baldassé et de Beauregard ; les seigneurs de Saint-Juéry
; les prieurs de Malbouzon pour le mas de Bouzon, les Pagésies et
Chaldecoste ; Pierre Virgile pour Melet, Mermont et Chaussenel ; la paroisse
de Saint-Christophe de Badaroux et de nombreux autres.
Une liasse de documents aux Archives Départementales de la Lozère,
concernant les années 1639-1715, font référence à
des transactions et à des procès mettant en cause Octave de
BELLEGARDE, dom dAubrac, et Antoine de GROLLÉE et Dame Marie
de SOULAGES agissant au nom de leur fils Franqois ALDEBERG de PEYRE, baron
de Marchastel. Aux termes dune entente intervenue entre les parties,
il est dit que le baron de Marchastel conserve la haute justice sur les lieux
de Fours, Fournets, Grand- viala, Balebessière, la Védrine,
les Allatieux, le Cher, Montgros, Montgrousset, le Beaulès, le Buisson,
Champrol, les Salhens, la Chabasse, Chazalts, Serremejean, la Garde, !es
Gouttes, Chaldecombe. Ce sont pour la plupart des hameaux situés dans
l'Aubrac lozérien. Le seigneur de Marchastel était donc assez
puissant à cette époque. On stipule en plus que le baron et
ses rentiers prendront le bois nécessaire dans les forêts
dAubrac, tant en Rouergue quen Gévaudan. Ce dernier document
date de 1640. Certaines communes lozériennes, dont Marchastel, sont
encore usagères du bois dAubrac en 1998. Quatre dynasties se
sont succédées à la baronnie de Peyre : les Astorg
jusquen 1532, sous le règne de François ler ; les
Carèaillac de 1532 à 1609, sous le règne de Henri lV
; les Grollée de 1609 à 1720, sous le règne de Louis
XV ; et les Moret de 1720 à la Révolution.
Le château de Marchastel, construit au sommet du pic
du même nom, fut assiégé et pris par les Anglais sous
le règne de Charles V. Les Anglais, qui avaient campé dans
la plaine le long du Bès, y édifièrent un moulin dont
le nom rappelle le nom probable dun chef de larmée, Bouquincan
ou Buckingham. A partir de cette époque, le seigneur de Marchastel
habitera le château de Peyre, puis le château de la Beaume.
Au XVI siècle, en effet, César de Grollée
réunit les châteaux de Peyre et de Marchastel. Il aménagea
et restaura le château de la Baume sur la commune de Prinsuéjols
et le transforma en somptueuse demeure. Il était Lieutenant
Général du roi en Languedoc. César de Grollée
procéda, sans trop de scrupules selon la tradition populaire, à
la réunification et au remembrement de ses terres, en profitant de
sa position de force vis-à-vis des communautés villageoises
et des propriétaires individuels. La réputation de ce seigneur,
que lon appelait " Lou César ", sest transformée
en légende et sest transmise jusquà nos jours.
Les paysans de Marchastel racontent encore la légende selon laquelle
il erre toujours autour de son ancien château sous la forme dun
gros chien noir, sans jamais pouvoir y pénétrer. On lentend
hurler pendant les tempêtes dhiver. Il expie ainsi ses nombreux
méfaits.
Les communautés villageoises de Rieutort et de Marchastel
formaient des enclaves au milieu des grandes propriétés nobles
et religieuses et dépendaient du seigneur de Peyre. Elles en recevaient
la protection et payaient en retour diverses formes de redevances. Selon
le compoix de 1685, la plus grande partie des terres des villageois était
tenue en propriété collective. Rieutort possédait ses
propres communaux de même que Marchastel. Il sagissait en fait
de deux communautés villageoises indépendantes, groupées
autour de leurs biens collectifs et de quelques morceaux de terre tenus en
propriété individuelle. Sur le plan administratif, ces deux
" lieux " formaient le " mandement " de Marchastel. La paroisse avait nom
de Saint-Sébastien et Saint-Fabien de Marchastel; le chapelain
résidait au village du même nom.
La liste nominative des propriétaires comprend 109 noms.
De ce nombre, il faut soustraire 39 forains, ce qui ramène le total
à 70 propriétaires. De ceux-ci, 4 habitent Rieutort et 29
Marchastel. Il sagit en règle générale de très
petites propriétés, car les communaux respectifs des deux villages,
qui sont de vastes pâturages, recouvrent plus de la moitié du
territoire. Ces propriétés individuelles sont constituées
de prés de fauche et de terres labourables où lon cultive
lorge, le seigle et le chanvre. La solidarité des communautés
villageoises se fonde sur la propriété collective et les oppose
comme classe sociale aux nobles et au clergé. Une classe bourgeoise
est en formation, sortie des rangs des villageois ; notaire, greffiers et
quelques gros paysans en forment le noyau à Rieutort.
Le compoix permet de dénombrer 68 maisons dans les deux
villages, 43 à Rieutort et 25 à Marchastel. Rieutort semble
alors le village le plus gros et le plus important. On specifie que les
habitations sont couvertes de chaume à lexception de cinq toits
dardoises dont lun appartient au seigneur de Peyre, lautre
à un avocat de Nasbinals et les trois autres à des villageois.
Le seigneur de Marchastel possède aussi une grange à toit
dardoises.
Les eaux de la rivière Bès actionnent plusieurs
moulins desservant les deux communautés villageoises.
Lun deux se trouve non loin de Marchastel au " travers
del Mouli ". Le deuxième dont il a été question plus
haut, le moulin de Bouquincan, est construit le long de la voie romaine sur
la route de Rieutort. Le moulin de Sarrat, à deux meules comme le
précédent, est situé à lextrémité
Nord-ouest du territoire de Rieutort. Le compoix mentionne aussi deux moulins
à blé au Deroc, le long du ruisseau qui sert de décharge
au lac Salhens sur la commune de Nasbinals. Les villageois désireux
de faire moudre leurs céréales doivent payer la " mouture "
; elle consiste en une certaine quantité prise sur lorge ou
le seigle que lon veut faire moudre.
Le compoix atteste aussi la présence de quatre fours
dans la commune. Lun deux appartient au seigneur de Marchastel,
les trois autres à des villageois de Rieutort. A lorigine, la
possession dun four est le privilège du seigneur. Les villageois
doivent lui payer une certaine redevance pour utiliser le four banal.
Une lecture attentive du compoix donne également un
aperçu de la nature des cultures. Il mentionne plusieurs "
chanabières " (chenevières), terres utilisées pour la
culture du chanvre. Les autres terres labourables étaient sans doute
utilisées pour la culture de lorge et du seigle principalement.
La partie restante des propriétés individuelles est
constituée presque exclusivement de prés ou de prairies naturelles.
Les communaux sont de vastes pâturages pour le bétail des
villageois.
Le bétail est également diversifié.
Aux alentours de 1700, il y avait plus dovins que de bovins dans la
commune de Marchastel.
Selon les informations contenues dans le compoix, le
cheptel dun exploitant est presque invariablement composé de
la façon suivante : le quart de bovins et les trois quarts dovins.
Le nombre de têtes par troupeau ovin va dune douzaine à
soixante-dix pour les plus gros exploitants et par troupeau bovin, de quelques
unités à une vingtaine. A cela, il faut ajouter quelques porcins;
on mentionne en effet à deux reprises une loge à pourceaux.
Les structures villageoises anciennes ressortent avec assez
de netteté de cette brève analyse du compoix et de documents
annexes. Les villages sont placés sous lautorité du seigneur
de Marchastel, mais ils administrent eux-mêmes leurs biens communaux.
Ils constituent des enclaves dans un système socio- économique
plus vaste; du côté Ouest de la rivière Bès, les
vastes pâturages de la dômerie dAubrac forment les bases
du système abbatial; du côté Est, léconomie
seigneuriale prédomine avec les grandes propriétes du seigneur
de Peyre. Comparé aux vastes domaines des seigneurs et du clergé,
le territoire des communautés villageoises est infime. Ce système
correspond à une hiérarchie sociale et économique
précise : le système de classes hérité de la
féodalité oppose clerge et seigneur aux villageois. La
solidarité de ceux-ci leur sert de protection vis-à-vis de
lemprise et des empiètements de ceux-là. Cette
solidarité se manifeste notamment dans la propriété
collective dont les racines semblent aussi vieilles que les communautés
elles-mêmes. La force du groupe des villageois est plus forte que celle
des individus. De cette époque datent dautres formes de droits
collectifs comme le droit daffouage dans le bois de Tournecoupe appartenant
à la dômerie dAubrac.
Marchastel et Rieutort se maintiennent grâce à
une économie vivrière. Lexploitation a des orientations
multiples. Le cheptel comprend des ovins et des bovins. On élève
aussi des porcs. On cultive certaines céréales dont lorge
et le seigle; on cultive aussi le chanvre. Alimentation et vétement
sont ainsi assurés. Les artisans fabriquent loutillage agricole
: on parvient à réaliser une relative autarcie économique
et sociale.
3. De lAncien au Nouveau Régime
A la Révolution de 1789-99, lAubrac lozérien prend le parti de la contre-révolution. Les soldats de Charrier de Nasbinals semparent même de Mende en 1793. Ils sont toutefois bientôt refoulés par les troupes républicaines, et la révolution triomphe. Marchastel devient commune et acquiert les nouvelles frontières quelle maintiendra jusqua ce jour. Les biens de la dômerie dAubrac sont confisqués et mis en vente. Le seigneur de Marchastel prend le parti de la Revolution et échappe à la confiscation. Nous étudierons plus en détail, au chapitre de la propriété, le problème de la vente des biens nationaux et du partage des biens communaux autorisé par une législation de la même époque, constatant que, malgré lapparente libéralité du nouveau régime, celui-ci conserve les mêmes bases que celles de lordre ancien, et maintient linégalité des possessions foncières.
4. au XIX siècle et au cours de la première moitié du XX siècle
Au XlX siècle, Marchastel aborde un virage critique.
De profondes transformations socio-économiques marqueront lhistoire
de la commune pendant la période qui va suivre. Ces changements se
caractérisent par labandon progressif de lautarcie des
communautés villageoises. Au chapitre suivant seront étudiées
les transformations affectant la population et le régime foncier,
tandis que seront abordés ici les autres aspects de la vie
socio-économique : lhabitat, la culture et le bétail,
les moulins et les fours, les techniques agricoles.
Après la réforme administrative, le village de
Rieutort perd son dynamisme. De gros village quil était, il
deviendra un petit hameau à lécart des grandes routes.
Nasbinals a été choisi comme chef- lieu de canton et a attiré
à lui le petit commerce et les boutiques dartisans. Le cabinet
du notaire de Rieutort se transporte à Nasbinals. Une seule forge
continuera à opérer à Rieutort jusquà une
époque récente. Les maisons ne se transforment guère.
Les habitations plus cossues des anciens notables, reconnaissables à
leurs structures " mycéniennes ", sont maintenant occupées
par des éleveurs. Toutes les maisons sont aujourdhui couvertes
dardoises.
Au début du siècle, une dizaine de maisons à
Marchastel seulement étaient encore couvertes de chaume. Au village
de Marchastel, le plus gros propriétaire-exploitant de la commune,
la famille Saltel, construisit une vaste demeure qui fut agrandie récemment
pour recevoir des colonies denfants. Les gens du lieu appellent cette
maison le " château ". Cest parmi cette famille que lon
a choisi les maires pendant toute cette longue période. Les cultures
de seigle et dorge disparaissent. Le cadastre de 1813 fait état
de 74 hectares de terres labourables, celui de 1913 de 8 hectares seulement.
En 1964, moins dun hectare dorge est cultivé à
Rieutort.
Parallèlement à cette évolution des cultures,
les moulins et les fours sont peu à peu désaffectés.
Le moulin de Marchastel, selon nos informations, a cessé de fonctionner
dans la deuxième moitié du XIX siècle, de même
que celui de Bouquincan. Le moulin de Sarral a été gardé
plus longtemps en opération; jusquen 1940, le propriétaire
y moulait encore la farine pour lalimentation de ses animaux. Les fours
ont subi le même sort un peu plus tardivement; on les a utilisés
jusquaux environs de 1920.
La famille Saltel, propriétaire du moulin de Marchastel,
construisit une scierie près du moulin à la fin du XIX
siècle. Cette entreprise neut pas 1e succès escompté
et elle fut remplacée, en 1907, par une laiterie construite sous
légide de la " Société Française Des Grandes
Laiteries De lAubrac " fondée en 1906. Cette usine produisait
du lait en poudre à lorigine; elle se spécialisa finalement
dans la fabrication dun fromage bleu, le " Bleu dAubrac ". Un
circuit de ramassage du lait fut organisé dans Marchastel et dans
les communes voisines. La laiterie employait un gérant et
jusquà cinq employés à une certaine époque.
Toutefois les éleveurs se désintéressèrent peu
à peu de la production du lait qui devient moins rentable. En 1964,
un seule exploitation à Marchastel faisait encore la traite de quelques
vaches. La laiterie a dû fermer ses portes en 1963. La fabrication
du Bleu dAubrac se poursuit à Fournels, commune située
aux limites de lAubrac en Terre de Peyre.
Lélevage ovin, autrefois prédominant,
disparaît complètement. Les derniers troupeaux que lon
faisait paître le long des routes et dans les pâtures communes
disparaissent entre 1920 et 1930.
Dans la zone de montagnes de Marchastel, la traite des vaches
et la production du fromage de Laguiole a cessé plus tôt
quailleurs en Aubrac. Entre 1900 et 1940, toute production cesse dans
la commune. La montagne de La Vaisse du Milieu a été la
dernière à labandonner en 1954, toutes ont été
transformées en manades. Cette conversion des activités en
montagne a des répercussions importantes pour la population villageoise
qui trouvait, grâce à ces activités, un emploi saisonnier
non négligeable.
A propos des techniques agricoles, mentionnons que nous
avons trouvé des araires en très bon état, utilisés
lorsquon cultivait le sol. Ces araires ont été peu à
peu remplacés par les charrues de type Brabant à
lépoque de labandon des cultures. Aujourdhui, cet
outillage na plus rien de significatif. Pour la moisson, les faucheurs
de métier montaient de saint-Geniez-dOlt dans la vallée
du Lot ou venaient de ta Terre de Peyre. Les céréales étaient
liées en gerbes à laide du " tourtou " ou bâton
lier. Les battages se faisait à laide de " flagels " ou
fléaux, technique encore observée en 1964 à Nasbinals.
Pour la fenaison, la faucheuse à boeufs a été
introduite après 1920. Ce nest quaprès 1950 que
la moto-faucheuse a fait son apparition et que son emploi sest
généralisé. On continue à utiliser le râteau
à foin tiré par un cheval. Il ny a ni botteleuse ni tracteur
dans la commune de Marchastel. Le transport seffectue à laide
de la charrette à deux roues avec ridelles facilement démontables,
tirée par une paire de boeufs dAubrac. Un seul éleveur
à Marchastel possède un camion pour le transport de ses bêtes
dans les foires. Lélectrification de la commune, à
lexclusion de fermes isolées, date dune trentaine
dannées seulement, malgré les richesses hydrauliques
de lAubrac. Certaines fermes isolées ont été
électrifiées en 1963, les autres ne létaient pas
encore en 1964.
Ce survol rapide de lhistoire de Marchastel montre comment les communautés villageoises perdent peu à peu leur ancienne autarcie. Il ne reste plus que des traces de léconomie vivrière du XVIII siècle. Des changements majeurs dans dautres secteurs de la société ont accompagné cette évolution économique. Parmi ceux-ci, il faut insister sur les bouleversements profonds qui se produisent au niveau démographique, niveau stratégique de la vie socio-économique.
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